Le Bey d'Oran 1ère partie

la-periode-turque-en-algerie.jpg    Notre ami Lotfi qui fait beaucoup de recherche documentaire, nous propose de lire et éventuellement de commenter un texte relatif à la domination turque en Algérie et particulièrement dans l'Oranie. Nous le remercions pour cet éclairage, s'agissant d'un aspect toujours pas trèx connu, dans ses détails.

                                                   LE BEY D’ORAN

 

                         MOHAMMED EL KEBIR.

                                   (1ère partie)

 

        L’histoire   de   la   domination   turque   en   Algérie   est   encore   peu

connue ; c’est à peine si les faits les plus saillants ont pu percer l’obs-

curité qui l’environne. Le soldat de l’Oudjac, insouciant et illettré, s’est

peu occupé de consacrer le souvenir des événements auxquels il a pris

part, et l’Arabe vaincu a été peu désireux de faire le récit de ses défai-

tes.

        C’est donc, çà et là, dans des lambeaux de chroniques sans suite,

dans des commentaires de pièces de vers composées à la louange des

chefs, plus ou moins illustres, du gouvernement d’Alger, ou de leurs

lieutenants dans les provinces de la régence, qu’il nous faut patiemment

glaner les matériaux propres à construire, plus tard, quelques ouvrages

historiques sérieux sur une période de plus de trois siècles.

        Dans les dernières années du XIIe siècle de l’hégire, la province

de l’Ouest, dont la capitale était Mascara, était gouvernée par un Bey

qui a laissé, après lui, une glorieuse réputation de générosité et de bra-

voure. Les Arabes parlent encore aujourd’hui, après plus de soixante

ans écoulés depuis sa mort, des grandes qualités de Mohammed ben

Osman ; il eut le rare bonheur de contribuer, par ses attaques contre les

Espagnols établis à Oran, à l’abandon que l’Espagne fi t de cette place

en l’année de l’hégire 1206 (1791-1792). J’ai voulu rechercher si, en

effet, ce bey fut à la hauteur de la renommée qui s’est attachée à son

nom, et s’il mérita l’épithète de grand que ses panégyristes lui accor-

dent. Ces recherches m’ont amené, incidemment, à m’occuper aussi de

la ville d’Oran, qui devint, après la retraite des Espagnols, la capitale

du Beylik de l’Ouest. J’ai pu recueillir quelques faits ignorés sur les

événements   dont   cette   partie   de   nos   possessions   fut   jadis   le   théâtre,

et quelques renseignements nouveaux sur les personnages importants

qu’elle a produits.

        Le travail que j’offre aux lecteurs assez rares, qui s’occupent du

passé de l’Algérie, se divise en deux parties.

        La première renferme une notice sur la vie du bey Mohammed et

une digression sur la ville d’Oran et sur les nombreuses attaques qu’elle

eut à repousser pendant la période de l’occupation espagnole. La plupart

 

des faits, contenus dans cette notice, sont puisés dans un ouvrage en

arabe intitulé : Et tsor’r el djoumam fi          ibtisam et tsor’r el oultarani,

c’est-à-dire : les dents de perle imitant de la conquête d’Oran (le texte

arabe renferme un jeu de mots intraduisible).

        Cet ouvrage, que j’appellerai, pour abréger, El djoumani, n’est

autre chose qu’une pièce de vers (qasida) accompagnée d’un énorme

et fastidieux commentaire, composée en l’honneur du bey Mohammed,

à la suite de la reddition d’Oran, en l’an de l’hégire 1206 (1791-1792).

L’auteur, Ahmed   ben   Mohammed   ben Ali   ben   Sah’noun,   ech-chérif,

était un des familiers de ce bey, et, par conséquent, bien renseigné sur

son compte. Au milieu d’une mer de digressions oiseuses sur toutes sor-

tes de sujets, il a disséminé sans ordre les faits qui concernent Moham-

med et le récit de son expédition contre les Espagnols d’Oran. J’ai dû

débrouiller ce chaos, et, dans plusieurs circonstances, me tenir en garde

contre la partialité et l’exagération de l’écrivain arabe. J’ai quelquefois,

au risque d’être futile, conservé, dans ma narration, des détails et des

contes ridicules, parce qu’ils m’ont semblé caractériser le côté crédule

et superstitieux du peuple que nous avons à gouverner et à civiliser.

        La deuxième partie de mon travail est la traduction, presque lit-

térale   d’un   manuscrit   de   la   bibliothèque   d’Alger,   renfermant   le   récit

d’une expédition du bey Mohammed, contre les populations du Djebel-

Rached et du Sahara, qui s’étend depuis ce pâté montagneux, jusqu’à el

Arouath (Lagouat) et A’ïn Mâdhi.

        L’auteur de cet opuscule, nommé Ahmed ben Mohammed ben

Mahmed ben Ali ben Ahmed ben Hattal, était secrétaire du bey Mo-

hammed, et prit part à tous les événements de la campagne. Il a eu le

soin de décrire minutieusement tous les menzel (station) où s’arrêta

la colonne expéditionnaire, et la distance qui les sépare les uns des

autres.   Une   foule   de   bourgades,   hameaux,   ruisseaux,   puits,   étangs,

etc. pourront, à l’aide de cette traduction, être désormais fi xés sur nos

cartes, assez incomplètes pour ce qui regarde la, contrée du Djebel-

Rached(1).

 

        Cet opuscule est écrit en prose rimée (sedja’) et le style a tous

les défauts de ce genre d’ouvrages. L’auteur, pour faire preuve de ses

connaissances en langue arabe, répète, presque toujours, deux fois la

____________________________________________________________

        (1) Cette montagne est connue aujourd’hui sous le nom de Djebel ‘Amour.

— N. de la R.

 

même idée, mais en d’autres termes ; ces répétitions, ces pléonasmes,

ce parallélisme et ces assonances sont intraduisibles en français, et cho-

queraient, d’ailleurs, notre bon goût. Je me suis pourtant tenu, dans ma

version, aussi près du texte arabe que possible.

 

        Le bey Mohammed, ordinairement désigné par les Arabes sous

le   nom   de   Mohammed   Lekh’al   (le   Noir),   et   qui,   par   ses   brillantes

qualités et ses nombreux faits d’armes, mérite le surnom glorieux de

Mohammed le Grand, était fi ls d’un bey de Titeri, appelé Osman le

Kurde.

        Son père avait d’abord été caïd de Miliana et, plus tard, nommé

au gouvernement de la province de Titeri.

        Les Beys de cette province étaient considérés comme les digni-

taires les plus élevés après le Dey. Ils avaient le pas sur tous leurs col-

lègues dans les cérémonies publiques. Les Turcs avaient voulu que le

territoire soumis le premier à leur puissance fût administré par un fonc-

tionnaire occupant le premier rang après le représentant de l’autorité

souveraine.

        Le territoire de la province de Titeri était peu étendu, en compa-

raison de celui qui formait les Beyliks de l’Est et de l’Ouest. Le nom-

bre des ra’yas, les ressources du pays, les produits des impôts étaient

moindres que partout ailleurs. Les Beys sans résidence fi xe, trop voisins

d’Alger et, pour ainsi dire, sous les regards du Dey, s’y sentaient peu à

l’aise. Ils ne pouvaient s’y créer, en peu de temps, une de ces fortunes

énormes qui, dans un pays de vénalité, consolidaient la puissance et

faisaient tolérer tous les excès. Aussi, malgré une préséance toute ho-

norifi que les Beys de Titeri échangeaient volontiers leur poste contre

une nomination de Bey de l’Est ou de l’Ouest. Osman le Kurde aurait

sans doute sollicité bientôt ce déplacement pour lui-même ; en atten-

dant, pour augmenter ses ressources pécuniaires, dans le cas où il lui

faudrait acheter la faveur du divan, il faisait expédition sur expédition

contre les tribus toujours turbulentes de ces contrées, et leur imposait

des contributions considérables. Il était d’ailleurs d’humeur guerrière et

impatient du repos ; à force de guerroyer, il fi nit par être tué dans une

r’azia dirigée contre les Oulâd Nâïl.

      Osman le Kurde était lié de la plus étroite amitié avec un certain

Ibrahim, et grâce à cette liaison, cet Ibrahim avait d’abord pu remplacer

Osman dans le poste de caïd de Miliana. A la mort d’Osman, son crédit

avait déjà grandi, et le Dey le nomma Bey de Titeri.

        Osman avait, en mourant, laissé à Ibrahim le soin de veiller sur

la famille qui lui survivait. Ses deux fi ls Mohammed, et Mohammed

surnommé er-Reqîq (le Menu), qui fut aussi plus tard connu sous le

sobriquet   de Bou   gabous   (l’homme   au   pistolet),   trouvèrent,   dans   le

nouveau Bey, un zélé protecteur, désireux d’acquitter envers eux les

dettes d’amitié et de reconnaissance qu’il avait contractées envers leur

père. Mohammed, celui qui fait l’objet de cette notice, devint surtout

son favori ; et pour se l’attacher entièrement, il lui donna sa fi lle en

mariage.

        En l’an de l’hégire 1173 (1759-1760), la province de l’Ouest était

gouvernée par un certain H’assen. Ce Bey s’étant rendu à Alger à l’épo-

que du denouche, pour apporter le tribut de sa province, crut s’aperce-

voir qu’on l’avait desservi auprès du Dey. L’accueil qu’il reçut ne lui

présageant rien de bon, bien qu’on lui eût permis de retourner à son

poste, il prit le parti de s’enfuir et se réfugia à Oran, alors au pouvoir

des Espagnols. Il fallut lui donner un successeur et ce fut Ibrahim qui le

remplaça.

        Le   nouveau   Bey   emmena   Mohammed   avec   lui.   Bientôt   il   dis-

tingua, dans son gendre, les rares qualités d’un chef ; et, en l’an 1178

(1764-1765), il le nomma qâïd des Flitta. Ce qâïdat était le premier de

la province de l’Ouest, comme le qâïdat de Miliana était le premier de

la province d’Alger.

        Mohammed fi t preuve dans ce poste d’une aptitude remarquable

et d’une activité rare : Ibrahim le jugea bientôt digne de plus hautes

fonctions. En 1182 (1768) il le fi t nommer son Khalifa. Quelque temps

après, il l’associa entièrement à son commandement, et lui confi a l’ad-

ministration de toute la partie de l’Est de la province. Ainsi, complète-

ment initié aux affaires, Mohammed apprit bientôt toute la science de

gouvernement. Heureusement doué des deux qualités les plus estimées

par les Arabes, la générosité et la bravoure, il sut se faire aimer et crain-

dre, et établir déjà, d’une manière solide les bases d’une réputation que

ses actions élevèrent ensuite si haut.

        Ibrahim mourut au commencement de l’année 1189 (1775-1116).

cette date que nous empruntons au Djoumani est exacte, la mort de ce

                                     — 407 —

 

Bey arriva l’année où les Espagnols, commandés par l’irlandais Oreilly,

fi rent contre Alger une démonstration que le succès fut loin de couron-

ner. D’après les récits arabes, les chrétiens débarquèrent tout près de

l’H’arrache, et construisirent immédiatement une énorme metres (re-

tranchement, redoute) de mille pas de longueur, derrière lequel ils éta-

blirent une puissante artillerie.

        Le samedi, 10e jour du mois de Djoumoda’l aoula, ils sertirent

de leurs retranchements et marchèrent sur Alger. L’armée du Dey leur

livra bataille à peu de distance du la ville. Les Espagnols éprouvèrent

une honteuse défaite et se sauvèrent précipitamment derrière la redoute

qu’ils avaient construite. L’auteur du Djoumani prétend qu’ils perdi-

rent dans cette affaire, qui a conservé le nom de journée de l’H’arra-

che,   près   de   huit   mille   combattants.   Le   nombre   des   blessés   s’éleva,

ajoute-t-il, à trois mille environ, et les blessures furent, presque toutes,

mortelles,   si   bien   que   les   chrétiens   prétendirent   que   les   Musulmans

avaient empoisonné leurs balles. Ils avaient aussi creusé un puits en

dedans de leurs retranchements ; l’eau était des plus agréables au goût,

et cependant elle causa la mort de tous ceux qui voulurent en boire.

Accablés par ce désastre, les Espagnols se rembarquèrent à la faveur

de la nuit, abandonnant tout leur bagage et dix-sept canons de cuivre.

Mohammed, qui commandait en qualité de Khalifa les contingents de

l’Ouest, eut le bonheur de se signaler, sous les yeux du Dey, par des

traits   d’éclatante   bravoure.   M.   Waltin   Esterhazy,   dans   son   ouvrage

historique sur l’Occupation de la Régence par les Turcs, prétend que

le   succès   de   la   journée   de   l’H’arrache   fut   principalement   dû   à   une

brillante charge de cavalerie, commandée par Mohammed ; il ajoute

qu’après la victoire, le Dey n’ayant point suffi samment récompensé

les milices, un grand nombre de soldats voulurent déserter, et se rendre

à Tunis dans l’espoir d’y servir un maître plus généreux ; mais Mo-

hammed instruit de la résolution de ces mécontents, alla les rejoindre

à la ferme connue sous le nom de l’haouche h’aouche Souta (peut-être

est-ce le haouche connu sous le nom de Ferme de la Rassauta), située

dans la Mitidja, leur distribua de fortes sommes d’argent et parvint à

les ramener avec lui.

        A la mort du bey Ibrahim, les habitants de la province de l’Ouest

espéraient   que   Mohammed   serait   appelé   à   lui   succéder   :   il   semble

même que ce choix était pleinement justifi é par son mérite ; malheu-

reusement, sous le gouvernement des Deys, les emplois étaient souvent

accordés au plus riche. Un certain Khelil, acheta sa nomination au poste

de Bey de l’Ouest par de grands sacrifi ces d’argent qu’il put verser au

trésor.

        Mohammed conserva toutefois son titre de Khalifa, attendant pa-

tiemment son tour de fortune. Ce moment désiré ne se fi t pas longtemps

attendre. Khelil mourut en l’année 1193 (1779), et cette fois enfi n, les

vœux des populations furent accomplis. Mohammed fut nominé Bey de

Mascara.

        A peine installé dans ces hautes fonctions, le nouveau Bey justifi a

toutes les espérances ; il donna un libre cours à son penchant pour les

grandes choses, et se signala par des actes nombreux de générosité et de

magnifi cence:

        Les revenus de la province étaient des plus considérables, il sut en

faire le plus noble usage. Dès le commencement de son gouvernement,

la famine désola la régence d’Alger, les populations de l’Ouest étaient

principalement atteintes par le fl éau ; dans ces désastreuses circonstan-

ces, Mohammed fi t de grands approvisionnements de grains, et lorsque

les prix tendirent à une hausse exagérée, il fi t apporter ces grains sur les

différents marchés et amena par ce moyen une baisse considérable, sans

laquelle la mort eût moissonné des victimes par milliers.

        Pendant ces longs jours d’épreuves, les cuisines du palais du Bey

restèrent constamment ouvertes aux pauvres de Mascara, et des distri-

butions, répétées plusieurs fois, de vêtements préparés d’avance, garan-

tirent ces malheureux contre les rigueurs d’un hiver extraordinaire.

        Aux ressources de l’aumône, le Bey voulut ajouter les ressour-

ces plus honorables du travail, et c’est à cette époque qu’il entreprit

ces grands travaux de constructions qui embellirent Mascara, et aug-

mentèrent ses moyens de défense. Un grand nombre d’ouvriers trou-

vèrent ainsi le moyen de gagner leur vie, aussi longtemps que dura la

disette.

        La mosquée du marché (Djama es Souq) fut augmentée des deux

galeries de devant.

        La vieille mosquée (Djama-l Atiq) fut reconstruite à neuf et consi-

dérablement agrandie ; l’eau dont elle manquait y arriva en abondance

et vint alimenter cinq bassins destinés aux ablutions, le Member (chaire)

fut changé et remplacé par un plus beau.

        Peu de temps après, il entreprit la construction de la grande mos-

quée qui porte son nom ; s’il faut s’en rapporter à l’enthousiasme des

des poètes qui ont célébré la beauté de l’édifi ce, cette mosquée doit être

une des plus remarquables du pays. L’auteur du Djomani composa une

Qasida en l’honneur de son achèvement, et les lettrés arabes citent avec

éloge celle d’Ahmed ben Mohammed ben Allal de Guerouna, dans la-

quelle ce poète après avoir chanté les beautés de ce monument dans

tous ses détails, fi nit par célébrer en style plein d’emphase, le sabre du

Bey et élève le Bey lui-même au-dessus de tous les héros des temps

antéislamiques.

        A l’un des angles de cette mosquée, s’éleva un dôme d’une rare

élégance ; à l’Est fut établi une moqbera (cimetière) destinée aux per-

sonnages illustres de Mascara et aux membres de la famille du Bey. Au

centre de cette moqbera, fut creusé un puits qui fournit de l’eau excel-

lente.

        Le Bey acheta divers terrains sur lesquels se trouvaient des sources

abondantes, et l’eau fut amenée par des conduits jusqu’à la mosquée, et

alimenta seize bassins destinés à la recevoir. Une vaste medersa (école

supérieure) fut, annexée à l’édifi ce, une bibliothèque nombreuse dont

tous les livres furent déclarés habous, servit à l’usage des taleb et des

professeurs attachés à cet établissement. Une foule d’autres bâtiments

furent annexés à la mosquée comme habous ; les bains connus sous le

nom de H’ammam-el-Aâdham furent construits dans son voisinage et

lui appartinrent au même titre, sans compter un four destiné au) besoins

du personnel, des boutiques, des jardins et tous les accessoires de com-

modité ou d’agrément.

        Les travaux ne furent complètement terminés qu’en l’année 1196

(1781).

        Le personnel de la mosquée se composa d’un Kathîb, d’un Imam,

de quatre Mouddzen, un Mesma (moderris), et un chef (moqadem) des

Thateb.

        Je trouve dans le Djoumani une longue liste de constructions éle-

vées par le soin du Bey Mohammed, jusqu’à l’époque de la reddition

d’Oran par les Espagnols, et de sa translation dans cette ville. Malgré

le peu d’importance de ces renseignements, je vais les consigner ; ici

peut-être à l’occasion auront-ils aussi leur utilité. Les notices s’accom-

modent volontiers des détails dédaignés par l’histoire.

        C’est donc au Bey Mohammed que Miliana doit le Mechhed du

célèbre ouali Sidi Ah’med-ben-Yousef qui est enterré dans cette ville.

        Par ses soins un Mechhed fut aussi élevé sur la dépouille mortelle

de l’Ouali Mohammed-ben-Aouda, vulgairement appelé Ben-Ada.

        Il dota Mascara de ponts, de remparts et de bastions armés d’ar-

tillerie. La ville neuve et la bourgade (Q’ria) de l’ouali Sidi Ali-ben-

Mohammed, auparavant privées d’eau, lui doivent les fontaines qu’elles

possèdent ; c’est aussi lui qui fi t construire le vieux marché de Mascara,

le fondouc qui le décore et qui est connu sous le nom de fondouc neuf.

Ce fondouc fut annexé comme habous à la grande mosquée, lorsque

plus tard le personnel en fut augmenté.

        Tlemcen possédait deux medersa autrefois fl orissantes mais alors

à peu près ruinées et désertes. Lorsque Mohammed fut investi du gou-

vernement de la province, il les fi t complètement restaurer, rechercha

les habous jadis affectés à leur entretien et qui avaient été spoliés ou dé-

tournés de cet usage, les reconstitua en faveur, de ces medersa et donna

ainsi une vie nouvelle à l’enseignement de la religion et des lettres dans

une ville où il semblait mort depuis longtemps.

        A Alger, il fi t construire pour ses oukils et ses représentants un

logement des plus confortables.

        Mostaganem vit élever dans ses murs un splendide palais pour ses

enfants.

        Les écrits du temps vantent aussi le délicieux petit palais qu’il se

fi t bâtir à Mascara, une charmante villa qu’il possédait aux portes de la

ville, et son jardin (bestan) de Kachrou.

        S’il est possible un jour de réunir assez de matériaux pour com-

poser l’histoire vraie de la domination turque dans la régence d’Al-

ger, l’on s’étonnera de la somme d’énergie que le gouvernement des

Pachas   et   des   Deys   a   dû   dépenser   pour   s’établir   au   milieu   de   ces

populations toujours hostiles même après la délaite, toujours prêtes

à recourir aux armes pour venger des revers. Mohammed dans son

gouvernement eut aussi bien des fois à lutter contre l’esprit de révolte

et d’indépendance, il eut à réprimer des soulèvements qui, comme

à   l’ordinaire,   se   traduisaient   en   actes   de   brigandage   et   de   meurtre

contre les populations soumises. Plus heureux ou plus ferme que ses

prédécesseurs, il parvint à dompter la rébellion par la terreur qu’ins-

pira sa sévérité

        A l’extrémité Ouest de sa province, sur les confi ns du Maroc, vi-

vait une tribu de vauriens connue sous le nom des A’chchâch. Malheur

à la caravane qui s’aventurait sur leurs terres ; malheur au voyageur

 

qui   cherchait   un   refuge   sous   leurs   tentes.   Le   pillage   et   l’assassinat

les attendaient au passage. La réputation de ces pillards s’étendait au

loin et des traits multipliés d’audace et de scélératesse ne justifi aient

que trop l’effroi qu’ils inspiraient. En voici deux entre mille : Un soir

un voyageur attardé cherche un gîte dans une tente, il est d’abord ac-

cueilli, et le maître lui sert le repas de l’hospitalité. Le matin arrive et

l’étranger veut partir ; alors son hôte se présente et s’adressant à lui :

« Si je pensais, lui dit-il, que les gens de la tribu te laissassent la route

libre, je ferais comme eux, mais il n’en est rien, et tu peux te considérer

déjà comme complètement dévalisé. A ce compte, il vaut mieux que

ce soit moi qui profi te de la bonne chance ; tu vas m’abandonner tout

ton bagage, » et joignant le geste à la parole, le drôle s’empara du tout

sans façon.

        Un autre de ces A’chchach qui affectait le plus complet détache-

ment des choses du monde et visait à une réputation de sainteté, avait

pour fi ls des Mauvais sujets effrontés. Un jour une caravane vint à pas-

ser, tandis que les garçons étaient endormis tout près de leur père; celui-

ci l’aperçut et craignant pour les siens la perte d’une bonne occasion,

il   s’écria   de   sa   voix   la   plus   forte   :   ô   mon   Dieu   !   préservez,   je   vous

en supplie, préservez cette caravane de l’attaque de mes fi ls ! Ceux-ci

éveillés en sursaut par ces cris, s’empressent d’en demander la cause.

Ah ! répond l’hypocrite personnage, je demandais à Dieu de garder de

vos mains ces pauvres gens qui passent là bas. Les bandits aussitôt de

courir sus à la caravane, et bientôt ils revinrent chargés de butin.

        Ces exploits de coupe-gorge méritaient un châtiment exemplaire ;

une razzia fut dirigée contre les brigands ; la tribu entière fut anéantie

ou dispersée et l’on n’entendit plus parler d’eux.

        Quelque temps après, les Mehdia et les  Oulâd-Ali-ben-Thalh’â

voulurent     aussi   essayer    de   la  rébellion   et  furent   impitoyablement

razzés.

        Sous   les   Beys   précédents,   la   puissante   tribu   des   H’achem   re-

fusait toute obéissance, les expéditions dirigées contre elle n’éprou-

vaient que des échecs ; aussi son insolence était externe. Les coupeurs

de route infestaient le pays, et le gouvernement était impuissant à ré-

primer ces excès. Mohammed vint à bout des H’achem, et les soumit

si bien qu’il fi nit par les incorporer dans son Makhzen, nomma et ré-

voqua comme il voulut dans leur tribu, saris qu’ils osassent manifester

une velléité de révolte.

 

        Les  Flittas   étaient   auparavant   les   dignes   émules   des   H’achem

dans la voie des séditions et des brigandages. Les Mehalla, campées

une partie de l’année chez eux, pouvaient à peine y maintenir un sem-

blant de tranquillité et de sécurité pour les personnes. Aussitôt après

leur départ, tous les excès recommençaient ; quelques razzias les mirent

à la raison, et depuis, dit l’auteur du Djoumani, ils furent aussi sages

que leurs fi lles, et il devint aussi facile d’y recueillir les impôts qu’il est

facile à la faux de moissonner l’herbe des champs.

        Les Harrar s’étaient continuellement opposés au prélèvement des

contributions, le Bey ne leur laissa point de trêve qu’ils ne se fussent

soumis à la loi commune. Les H’amian, les Saïd, les Amour, toutes les

tribus du Djebel-Râched éprouvèrent la force de son bras, et ne prolon-

gèrent point une résistance inutile ; son trésor se remplit des contribu-

tions qu’il jugea convenable de leur imposer.

        Une des expéditions les plus importantes du Bey, est celle d’El-

Arouath   qu’il   entreprit   en   l’an   1199   (1781)   de   l’hégire.   Un   de   ses

secrétaires nommé Ben Hattal en a consigné tous les détails dans un

petit livre en prose rimée (Chedja), dont je donne la traduction à la

suite de cette notice. Toutes les populations, traversées par la colonne

expéditionnaire se soumirent à l’impôt annuel. La ville d’A’in-Mad-

hi, qui avait fait sa soumission pendant cette campagne, crut, après

le retour de Mohammed à Mascara, pouvoir se soustraire aux condi-

tions qu’elles avaient acceptées. Le Bey résolut d’aller l’attaquer de

nouveau.

        Les habitants d’A’in-Madhi fi rent une résistance des plus opiniâ-

tres. Dans une affaire très-meurtrière, les munitions vinrent à manquer

aux goums qui suivaient le Bey, et cette circonstance allait lui être fa-

tale, lorsque par un hasard des plus heureux, on vint lui annoncer l’arri-

vée d’un convoi de mulets chargés de munitions envoyées d’Alger. Ce

secours inespéré rétablit l’avantage de son côté ; et le même jour, avant

le coucher du soleil, Mohammed entra de force dans la ville, rançonna

rigoureusement les habitants, et les força à accepter cette même condi-

tion d’un impôt annuel qui humiliait tant leur fi erté.

        Tous les Arabes s’accordent à dire que le Dey Mohammed était

d’un bonheur sans exemples dans ses entreprises. Cette faveur constan-

te de la fortune agissait puissamment sur les tribus impressionnables, et

contribuait peut-être autant que sa bravoure incontestée, à faire accepter

patiemment sa domination.

  Une fois cependant, cette même fortune avait semblé vouloir le

trahir presque au début de sa carrière.

        Il n’était encore que Khalife, et avait reçu la mission d’aller com-

battre les Oulâd-Cherif, révoltés.

        Ceux-ci avaient fait appel à tous leurs voisins, et une foule d’auxi-

liaires étaient accourus de toutes parts.

        Bientôt les forces dont Mohammed pouvait disposer se trouvè-

rent de moitié moindre que celles des ennemis.

        Les   Arabes   résistèrent   à   plusieurs   attaques   successives,   et   ce

Succès promptement propagé, leur amena de nouveaux renforts. La si-

tuation était pleine de périls ; les troupes de Mohammed parlaient de

battre en retraite, mais au moindre mouvement en arrière, les masses

ennemies n’auraient point manqué de se ruer sur les derniers rangs de

son armée, et la déroute était probable. Mohammed loin de prendre ce

parti dangereux donna au contraire l’ordre de former immédiatement le

camp pour sa Mehalla ; cet expédient lui réussit à merveille ; bien qu’il

campât ainsi dans une position des plus exposées et dominée de tous

côtés, les Arabes n’osèrent point essayer de l’y forcer. C’est que Mo-

hammed connaissait parfaitement les adversaires qu’il avait devant lui,

il savait que les Arabes ont une frayeur extraordinaire des Mehalla dans

leur camp ; un camp est à leur yeux comme une forteresse, dont les dé-

fenseurs ne pouvant s’échapper par la fuite, sont obligés à une défense

désespérée. Et d’ailleurs, forcer ainsi une Mehalla dans ses lignes et lui

infl iger une pareille honte, c’était vouloir s’attirer la colère implacable

du Dey qui n’aurait plus de repos tant qu’il n’aurait point vengé ce re-

vers de la façon la plus terrible.

        Les Ouled Cherif voyant Mohammed décidé à ne point abandon-

ner la position qu’il avait prise, préférèrent en effet se retirer.

        A mesure que je fouille plus avant dans les documents concernant

la vie et les actes du Bey Mohammed, documents que je dois à l’obli-

geance d’un de ses petits neveux, je ne puis l’empêcher de reconnaître

en lui une âme élevée et ambitieuse des grandes choses. Bien que l’on ait

dit avec raison que l’histoire pour être vraie ne doit point être contem-

poraine, il m’est impossible de ne pas me rendre à l’évidence des faits

nombreux qui témoignent de sa bravoure, de sa libéralité sans bornes,

et de sa passion pour tout ce qui était luxe et magnifi cence. Les revenus

de la province de l’Ouest étaient par eux-mêmes très-considérables, il

les avait énormément augmentés au uioyen du produit des contributions

qu’il avait imposées à ces nombreuses tribus du Sud, soumises par les

armes. Aussi, en dehors du tribut qu’il, devait envoyer à certaines épo-

ques à Alger, restait-il dans son trésor particulier de quoi satisfaire à

tous ses goûts de dépense. Ce que j’aime surtout en lui, c’est la généreu-

se protection dont il environnait les lettrés du pays et les récompenses

qu’il accordait à leurs moindres travaux. Je trouve, par exemple, dans

le Djoumani, une somme de cent dinars d’or envoyée à l’auteur de cet

ouvrage, pour un abrégé fait par lui du livre intitulé El ar’âni, une autre

somme de cinquante dinars lui fut aussi donnée pour une compilation

d’articles de médecine tirés du Camous et d’autres ouvrages sur cette

matière.

        Le poète de Guerouma Ben-Allal qui se rendit à Mascara pour

lui offrir ses deux Qasydas, l’une en l’honneur de la construction de la

grande mosquée, l’autre en l’honneur de la prise d’El-Arouath, reçut

peur récompense cent Mahboub d’or, et des vêtements dont la valeur

représentait la moitié de cette somme.

        Une foule d’autres lettrés furent maintes fois l’objet de ses bien-

faits. Aussi les éloges en vers et en prose ne lui manquèrent point; le

Djoumani   renferme   plusieurs   petits   poèmes   composés   à   sa   louange;

parmi les noms des auteurs, je remarque un poète de Blidah, nommé

Mohammed-ben-Etthaiie,   et   un   autre   de   Tlemsen   nommé   aussi   Mo-

hammed.

        L’auteur du Djoumani eut l’honneur de dédier au Bey son ouvrage

sur la littérature intitulé : O’qoud el Mah’âsin, ainsi qu’un long com-

mentaire   qu’il   composa   sous   le   titre   de  Charah’-el-A’qiqiia  Pendant

l’expédition d’Oran, dont nous parlerons bientôt, le Sid-Moustafa-ben-

Abd-Allah, chef des Taleb, qui s’établirent à Ifri, fut aussi chargé par lui

de composer un recueil des H’adits (traditions), concernant le Djihâd

(guerre sainte). On me pardonnera de citer ces noms si peu connus ; ils

pourront servir à celui qui tentera d’écrire l’histoire littéraire de la ré-

gence d’Alger pendant la période turque.

        Le Bey Mohammed, s’il faut en croire les récits contemporains,

n’avait rien négligé de ce qui concerne la culture de l’esprit ; il avait une

bibliothèque nombreuse et choisie. Des copistes intelligents et habiles

en calligraphie reproduisaient pour lui les ouvrages les plus renommés.

Rien ne lui coûtait pour se procurer les manuscrits précieux. Il aimait et

recherchait les entretiens des hommes instruits et les discussions scienti-

fi ques. Dans ses moments de loisir, il s’enfermait au milieu de ses livres

 

et puisait avec amour dans ces trésors de science et d’érudition. Aussi

connaissait- il à fond l’histoire arabe, depuis les temps antéislamiques ;

traditions,   faits   remarquables,   anecdotes,   proverbes,   chroniques   des

monarques et des héros, rien ne lui avait échappé. Ses connaissances

en thérapeutique étaient fort étendues ; il se plaisait à être le médecin

des pauvres, à faire préparer dans son palais les remèdes indiqués par

lui, et qu’il distribuait gratis aux indigents, il imitait en cela, dit l’auteur

du Djoumani, notre Prophète béni qui fut, lui aussi, le médecin de ses

compagnons, et se guérissait lui-même lorsqu’il était malade, grâce aux

secrets de la médecine qu’il possédait, à tel point que le CheikhAbd-El-

lathif a pu faire sur la science médicale du Prophète, un ouvrage intitulé

El menhal Erraoui ou’l Menhadj-essaoui-fy’t-Thobb-Ennabaoui.

        Le Bey aimait les chevaux et était un cavalier distingué, ses écu-

ries étaient remplies d’étalons de race et dont la généalogie remontait

aux coursiers les plus fameux ; il était excellent chasseur, et sa faucon-

nerie était digne d’un monarque. Les Arabes admiraient tout ce luxe.

On sait combien ils détestent, chez les grands, tout ce qui ressemble à

l’avarice et à la lésinerie; souvent ils oublient les exactions dont ils sont

victimes, lorsque le produit en est noblement dépensé.

        Les jours de solennités et de fêtes, une partie des revenus de l’im-

pôt retournait en aumônes aux indigents de la province, une autre partie

était consacrée à la rémunération des Taleb et des serviteurs des mos-

quées. Le Bey n’oubliait point chaque année d’envoyer un riche cadeau

aux deux villes saintes, et de plus un jeune eunuque était destiné au

service de la mosquée de Médine. On sait que le soin de veiller à la pro-

preté de cette mosquée est réservée à des créatures ainsi mutilées, afi n,

disent les musulmans, que l’impureté ne puisse souiller son enceinte

sacrée.

        Chaque trois ans, le Bey de l’Ouest se rendait à Alger pour ver-

ser au trésor l’impôt de la province: Cette époque était impatiemment

attendue dans cette ville, depuis que Mohammed était installé dans son

Beylik. Il emportait, en effet, soit pour verser au Beit-el-Mal, soit pour

les cadeaux et gratifi cations en usage, une somme de cent mille sul-

thanis, et de plus une somme pareille pour distribuer en largesse à la

population ; sans compter une énorme quantité de bestiaux, de grains,

de provisions de bouche, plus, des chevaux et des esclaves qu’il desti-

nait aux grands fonctionnaires, aux serviteurs des mosquées, etc. Son

arrivée répandait partout la joie en même temps que l’abondance, et

c’était véritablement ce jour-lâ la féte des pauvres.

        L’envie qui s’attaque toujours aux nobles caractères, essaya bien

des fois de miner sourdement le crédit du Bey auprès du Dey d’Alger,

mais celui-ci reconnaissant en lui une supériorité réelle se garda bien de

se priver de ses services. Il n’y avait, pas seulement que le Dey qui sût

l’apprécier à sa valeur, il avait encore des amis parmi ses collègues, les

Beys de Titeri et de Constantine étaient dans les meilleurs termes avec

lui. H’assan, Capitan Pacha de la Porte, lui avait voué une amitié sin-

cère. Le Dey de Tunis, l’Empereur du Maroc Moulai Mohammed-ben-

A’bdallah-ben-Ismael échangeaient souvent avec lui de riches cadeaux,

témoignages d’estime et de sympathie pour sa personne. Yezid qui suc-

céda à Moulai Mohammed sur le trône du Maroc, imita la conduite de

son père, à l’égard de Mohammed, et entretint avec lui les relations les

plus amicales.

        La générosité, comme, dit l’auteur du Djoumani, était l’axe autour

duquel gravitait toute sa conduite, et sa demeure fut comme la Qibla

vers laquelle dirigeaient leurs regards tous ceux qui avaient besoin de

bienfaits. Il eut, en effet, le bonheur, en maintes circonstances, d’offrir

auprès de lui à de grands personnages un refuge contre les vicissitudes

du sort.

 

                                                     GORGUOS.

                   

 

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Commentaires (1)

1. BenOsman Mohammed Imad 13/12/2013

je vous remercie d'éclairer une partie de notre histoire qui malheureusement reste sombre.
On s'acharne sur l'histoire coloniale et on oublie une histoire commune avec les ottomans.

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Date de dernière mise à jour : 17/12/2012

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