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L'école ça sert à quoi ?

l-ecole-ca-sert-a-quoi-2.jpgL'école, les constantes nationales et la modernité

Par Rachid Brahmi

       Au moment où l'on parle beaucoup de "réforme du système éducatif" et où souvent l'expression donne l'impression d'être galvaudée, la contribution de Rachid Brahmi me paraît intéressante à plus d'un titre...

       

       Devrais-je encore donner mon humble avis sur le système éducatif, alors que j'ai déjà eu l'occasion de le faire à maintes reprises, bien que les thématiques soulevées ne soient pas toujours les mêmes ? Devrais-je rappeler que de nombreux universitaires se sont aussi exprimés, très souvent mieux que moi, et ont avancé des propositions, à travers divers canaux dont ceux de commissions ou de séminaires, pour une école à la mesure des défis de ce troisième millénaire ? Le système éducatif algérien continuera d'alimenter les débats dans cette école soumise aux critiques les plus franches et aux expérimentations malheureuses. Y a-t-il un écho pour toutes ces commissions et pour les recommandations dégagées lors de moult séminaires ? Y aurait-il une écoute ?  

 

           Cette contribution consiste essentiellement à appréhender des déclarations récentes dont celle du ministre de l'Education nationale, lors de la séance plénière de l'Assemblée populaire nationale (APN) sur les références clefs de notre système éducatif. Le premier responsable de l'Education nationale affirme que « les efforts du système éducatif en Algérie visaient à édifier une école moderne et imprégnée de valeurs nationales» à travers des programmes pédagogiques qui portent sur le raffermissement de l'unité nationale et l'ancrage des principes humanitaires. « La consécration des principes et idéaux de novembre pour consolider l'attachement des générations montantes à la patrie, à son histoire, aux nobles préceptes de l'Islam et promouvoir les valeurs de la République et de l'Etat de droit, s'inscrivent parmi les objectifs escomptés» a ajouté le ministre. Relevons, puisque l'occasion se présente, que le ministre de l'Education nationale devait répondre aux questions de nos députés, dont certains, ont récemment et tristement reconnu, dans une émission de télé, qu'ils ne lisaient pas.

            Qu'attendre alors de ces représentants du peuple qui doivent débattre de questions graves? Et que dire d'une personne qui n'ouvre pas un livre ? Bref, selon les déclarations officielles du ministre, les idées clefs qui sous-tendent notre système éducatif gravitent autour de la modernité, du patriotisme, de l'attachement à l'Islam et aux valeurs de Novembre, le tout mis en œuvre à travers des programmes pédagogiques.

Les affirmations du premier Responsable de l'Education nationale amènent forcément des interrogations pour ceux qui ont à cœur les questions éducatives. Il s'agit tout d'abord de savoir si les divers concepts utilisés ont la même signification pour tous les citoyens en général, et pour les acteurs du  système éducatif en particulier.

               Pour ce qui est de la modernité, c'est un concept polysémique, car on parle de modernité politique, technique, scientifique, et la modernité au sens philosophique désigne « tout projet qui impose la raison comme norme transcendantale à la société ». Si l'on comprend qu'il est fait référence au sens philosophique du terme, alors l'amer constat au niveau de notre école, c'est que les principes fondamentaux du raisonnement sont négligés. C ‘est le moins qu'on puisse dire. On peut également s'interroger sur ce que signifie un caractère républicain, ou encore les valeurs et idéaux de Novembre. Mais où dégoter les textes relatifs aux valeurs et idéaux de novembre, s'il en existe plus d'un ? Le simple citoyen que je suis s'est donc contenté d'une relecture rapide de la proclamation du premier novembre, seul document disponible sur les idéaux de Novembre. Cette proclamation note que l'indépendance nationale consistait en deux buts qui sont, d'une part, la restauration de l'Etat algérien souverain, démocratique et social , dans le cadre des principes islamiques, puis d'autre part, le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de races et de confessions. Le reste de la proclamation me semble traiter uniquement cette période de lutte du peuple algérien.

               Concernant le patriotisme, cet amour et ce dévouement pour la patrie, ce sentiment d'attachement à la communauté nationale, peut se traduire par la lutte contre les fléaux et les injustices. Et si le patriotisme c'est aussi le respect de ses symboles, il devrait se poursuivre et se matérialiser par des actions et des attitudes civiques et morales. Il ne suffit pas de se mettre au garde à vous devant l'emblème national, de chantonner ou tonitruer Kassaman pour prouver qu'on est un bon patriote. A cet effet, la levée quotidienne des couleurs dans nos écoles sans couleurs, représente-t-elle vraiment, aux yeux de nos bambins, un acte patriotique alors que l'incivisme est omniprésent ? Quant à l'Etat de droit, mais que signifie au Juste sa promotion à l’école ?

 

                 Pour ce qui est de l'enseignement de l'éducation islamique, les programmes mis (ou à mettre) en œuvre sont-ils suffisants pour inculquer à nos enfants les préceptes de l'Islam ? Car tout un chacun sait que ce type d'enseignement, aussi balisé qu'il soit par le programme officiel, dépend également de la formation, des compétences et du vécu propre de chaque formateur. Illustrons cela : que penser de tel ou tel enseignant du cycle primaire qui aborde, dans le cadre d'un cours d'éducation islamique, avec des bambins de moins de dix printemps, la question du supplice de la tombe ?        

 

                   Peut-on inculquer l'amour, la tolérance et d'autres valeurs humanistes ou islamiques en terrorisant les enfants ? Apprend-on ainsi à nos enfants à vivre ou à mourir ? Que penser également des différentes lectures de textes se référant à l'Islam, et variant d'un individu à l'autre ? Et puis de quel Islam parle-t-on et de quelle école s'y afférent ? De quelles variantes ? De quel(s) courant(s) parmi les quatre reconnus par la déclaration de La Mecque en 2005 de l'OCI ? Car nous savons qu'il existe également de multiples courants, comme le soulignait récemment avec inquiétude, l'inspecteur général au ministère des Affaires religieuses ? Si les Wakfs s'inquiètent à raison de la réorganisation et de l'accroissement de sectes en Algérie, et s'ils proposent «l'amélioration de la qualité de la formation des imams qui se chargeront de répondre à tous les questionnements de la société pour qu'elle ne cherche pas de réponses à ses interrogations d'ordre cultuel à travers les supports électroniques et les chaînes satellitaires», alors il faudra reconnaître, vaille que vaille, que nos enfants sont plus exposés à l' endoctrinement, et que leur meilleure arme est de leur assurer un enseignement basé sur l' esprit critique, donc sur la rationalité, à partir de méthodes et contenus pédagogiques adéquats , sous la houlette d'un encadrement bien formé qui doit déposer sa casquette et sa veste chez le gardien de l' entrée de l' établissement scolaire.

                      Pour ce qui concerne le sommet extraordinaire de l'OCI de 2005, les dirigeants musulmans précisaient que « la civilisation musulmane fait partie intégrante de la civilisation humaine ».Ce sommet avait également adopté « un plan d'action de dix ans pour relever les défis du 21 ème siècle ».Ce plan prévoyait entre autres de «réviser les programmes scolaires pour consolider les valeurs de tolérance et de dialogue ».

                     Pour revenir aux valeurs (nationales et républicaines, modernistes et islamiques) énoncées par le ministre, celles-ci nécessitent certes des programmes adaptés, mais également et surtout une ressource humaine compétente à tous les niveaux du secteur de l'éducation afin que tous les concepts que véhiculent ces valeurs ne soient sujets à tout amalgame. Il est question donc de prévoir les gardes - fous, non seulement au niveau des Wakfs, dont la tutelle semble réagir avec beaucoup de retard, mais également au niveau de l'éducation nationale à qui on confie nos enfants, cette frange la plus vulnérable. D'autre part, une information livrée par l'agence nationale APS, en date du 04 mai 2013, et ayant trait au système éducatif algérien, rapporte qu'un colloque initié par la section locale de l'Association des Oulémas musulmans algériens (AOMA), sur «L'école algérienne, états des lieux et perspectives» s'est tenu à Batna. Selon l'agence APS, les participants à ce colloque « ont insisté sur la nécessité de créer une instance chargée de veiller à la qualité de l'enseignement » et estimé qu'une telle instance doit être «permanente» et composée «d'experts en éducation et en didactique». L'APS, ce service public, précise en outre que « le président de l'AOMA, a estimé que la «crise vécue par l'école algérienne est due à plusieurs facteurs, dont l'exclusion de la dimension ‘authenticité' du système scolaire et la restriction des missions de l'école à l'enseignement au détriment de l'éducation ». Cette information qui a été reprise par des titres de la presse nationale sous le titre « En Algérie, l'école enseigne mais n'éduque pas » nécessite, là aussi, quelques développements et interrogations, aussi succincts soient-ils. Nous nous interrogeons tout d'abord sur les compétences d'une telle association en matière de pédagogie, de didactique pour pouvoir « dresser un état des lieux et des perspectives concernant le système éducatif ». Sachant que cette association organise des séminaires dans moult domaines, nous nous demandons si les éléments qui la composent sont des experts dans les divers et multiples thèmes traités. Dans ce sens, les participants au colloque de Batna, n'ont pas du tout tort puisqu' ils estiment nécessaire la création d'une instance composée d'experts en la matière. Nous pouvons signaler à cet effet, les recommandations qui ont été faites par diverses commissions, dont celle dite Benzaghou, un aréopage composé de 170 membres spécialistes issus du secteur et dont le rapport qui date d'une dizaine d'années, n'a pas été encore rendu public et qu'au moins un syndicat « regrette sa non-prise en considération » par les pouvoirs publics. Par ailleurs, que signifie l'authenticité du système scolaire ? Quel sens donner à un tel concept quand on compare notre système éducatif à celui de pays émergents ou développés ? Ainsi, il s'agit plutôt de reconnaître que cette authenticité est présente, réelle et incluse, dans la mesure où, l'école algérienne actuellement, et contrairement aux premières décennies post-indépendance,  a touché le fond parce qu'on veut effectivement idéologiser l'école, au moyen d'actions partisanes. Et c'est ainsi qu'au lieu de former elle (l'école) ne fait que déformer.

                  Certes, notre école ne participe pas pleinement à l'éducation de nos enfants. Mais elle n'enseigne pas non plus. Elle n'enseigne pas car les déperditions sont importantes. Elle n'enseigne pas car les diplômés sont mal formés et se retrouvent au chômage pour beaucoup d'entre eux. Et si notre école forme, elle forme alors au formatage, au dressage qui n'a rien à voir avec l'éducation, à l'irrationnel, à la glorification, à la servitude, au conservatisme. Au rabais. Notre école ne forme pas des citoyens qui maîtrisent le savoir scientifique. Notre école ne forme pas au rationalisme, à l'esprit d'analyse et de synthèse, à l'esprit critique, à la créativité, à l'humanisme, à l'universalisme, à la tolérance, au savoir-faire, ces valeurs qui permettent à une nation de se redresser, de s'élever, d'avancer, de s'imposer. Et nous sommes une nation comme une autre, des bipèdes avant tout. Quant à l'éducation, il faudrait savoir que celle-ci concerne aussi bien l’école que la famille et l’environnement.

 

                    Pour conclure, il s'agit de savoir que le temps presse, qu'entre temps les nations progressent, et que notre système éducatif régresse en faisant dans le rapiéçage. Nous patinons, donc nous n'avançons pas. Donc nous reculons. Il est donc urgent d'organiser un large débat national, un vrai, avec la participation de tous les concernés, pour une poursuite des réformes, même si l'aspect technique et pédagogique relève de compétences avérées ; un débat auquel il ne faudrait pas exclure les premiers concernés que sont les enfants. Car, tout compte fait, ce sont eux le centre de gravité de l'école. Ce sont ces enfants que nous n'écoutons que rarement ou pas du tout ; ces enfants qui nous le rendent si bien puisqu'ils rejettent majoritairement ce système éducatif en s'exprimant à leur manière (retards, indiscipline, insolence, violence, démotivation totale…).Quand on sait que dans des pays, les enfants ont été reçus et écoutés dans des assemblées nationales et des Sénats. Pour revenir aux déclarations ministérielles, il s'agit d'être clair, de mieux cerner et expliquer ces valeurs évoquées plus haut, pour défendre un projet qui nécessite une volonté, une mobilisation et une adhésion. Car on ne pourra jamais ménager la chèvre et le chou. A force de nager entre deux eaux, c'est notre école qui ira à vau-l'eau, …nos enfants et le pays avec.

            Rachid Brahmi

 

 

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Commentaires (1)

1. Brahim (site web) 01/06/2013

Lorsque l'enfant est empêché de s'exprimer, lorsqu'il ne peut parler de ses représentations, lorsqu'il ne peut pas faire part de ses découvertes, lorsqu'il ne peut pas parler de ses rêves et de ses sensations, lorsqu'il est constamment brimé, n'est-il pas semblable à "peut-être un Mozart ou un Einstein qu'on assassine" ?

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